Pour être un homme d’action, il faut d’abord être un homme de réflexion : Charles de Gaulle l’avait parfaitement expliqué dans ce qui reste le meilleur texte jamais écrit sur cette question,
Le Fil de l’épée. Or à l’inverse de ses prédécesseurs, Nicolas Sarkozy n’est pas un homme cultivé. Et ce ne sont pas des porte-plumes qui peuvent compenser une pensée pauvre.
Le brouet indigeste de ses discours, dont le plus emblématique est celui prononcé à Paris le 14 janvier 2007, n’en est qu’un des symptômes. La complexité d’une histoire de France qu’il ne
comprend pas l’amène à tout embrasser et à n’aboutir qu’à un propos qui se veut profond mais qui mêle les choses les plus contradictoires : Jaurès et l’ultracapitalisme, Mendès France et la
guerre en Orient. Il croit bien faire en procédant ainsi. Marc Bloch disait que les Français sont ceux qui frémissent tout à la fois au récit du sacre de Reims et à l’évocation de la Fête de la
Fédération : mais c’était Marc Bloch. Et lorsque Charles de Gaulle voulait parler de Bouvines comme de Valmy, de Richelieu comme de Robespierre, de Chateaubriand comme de Proust, il avait cette
simple tautologie : « La France… ! » Mais c’était Charles de Gaulle.
Incapable d’assumer les contradictions françaises, passant de la dénonciation de notre arrogance et de notre jalousie dès qu’il se sent flatté par un parterre nord-américain à l’éloge idiot de la
« chrétienté » française (très Thibaud ou les croisades, « ta tatata tatata ta…»), Nicolas Sarkozy a révélé à plusieurs reprises une inculture inquiétante. Ainsi son ignorance avouée en
pleine campagne électorale des différences entre chiisme et sunnisme. Ou cette réponse, fin septembre 2006 au cours d’un débat animé sur France 5 par Franz-Olivier Giesbert, à un Michel Serres
interloqué et hilare qui lui faisait remarquer que ce qu’il disait sur l’amour était opposé à ce qu’avaient écrit des philosophes comme Denis de Rougemont : « Eh bien, je suis désolé pour eux. »
Il prétendra par la suite clore le débat entre déterminisme et libre arbitre au profit du premier 105, ce qui lui vaudra une sévère mise
au point de l’archevêque de Paris. Il s’en plaindra : une campagne électorale, c’est pour parler de tout. Peut-être, mais sûrement pas d’une question aussi vieille que la philosophie elle-même Ou
alors, il faut maîtriser son sujet et ne pas se contenter de prêt-à-penser. Lorsque Sarkozy développe son discours, il se noie rapidement et semble à deux doigts de sombrer.
Voilà sans doute pourquoi il se contente le plus souvent de la formule facile jetée en pâture parce qu’elle sonne joliment, de la « formule vaine » comme le relève Yasmina Reza : « Il a ainsi, à
sa disposition, une série de professions de foi bien calées, imitations de la pensée, auxquelles il finit peut-être par croire 106. »
Pense-t-il que l’action résulte automatiquement d’un verbe formaté fait de contradictions surfaites et de jeux de mots comme les aiment les Américains: un Occident paradoxal séparé par des
valeurs communes, l’Iran et sa bombe ou les bombes sur l’Iran? Le commentaire des journalistes pour qualifier le verbe sarkozien est toujours le même : « Le président affiche sa volonté », ou
alors « la volonté affichée du président. » Phrases étranges. En quoi afficher sa volonté – expression qui ne veut déjà rien dire – se confond-il avec l’action ? Il ne suffit pas de dire pour que
les choses soient faites. Ou plutôt cette transmutation du verbe en action n’est l’apanage que de quelques rares individualités, à l’image d’un Saint-Just et de ses laconiques proclamations aux
armées « qui postulaient la coïncidence absolue de la volonté et de ses effets, et transmuaient les paroles en actes ». (Mona Ozouf.) Il faut surtout de l’autorité. Si elle fait défaut, il n’y a
plus que grandiloquence creuse et stérile : « Paroles pour la galerie », écrivait Albert Mathiez à propos d’une proclamation de Dumouriez de 1792. Or l’autorité ne se décrète pas ; sinon, c’est
de l’autoritarisme. Ça peut marcher un temps, mais dans une France depuis toujours frondeuse qui ne s’est jamais soumise qu’aux princes qui lui inspiraient du respect, l’alchimie est bien plus
subtile que dans une Amérique société d’ordre, où le président est par principe toujours obéi comme l’était le seigneur du donjon.
Il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir. D’ailleurs, que veut au juste Sarkozy ? Juste vouloir, si l’on en croit Yasmina Reza : « Je n’ai vu que le vouloir à l’œuvre. Le désir et l’attrait de la
politique, principes vitaux mais qui n’engagent pas tout l’être, ne l’habitent plus. Ils ont constitué sa matière en une époque que je n’ai pas connue et dont il ne cesse d’exprimer le regret. Il
est étrange de vouloir, à n’importe quel prix, au prix des plus grands renoncements, quelque chose qui n’existe plus et qu’on a cessé d’aimer. Déserté par les formes vitales, il reste le vouloir.
Le vouloir comme résidu 107. » Il le disait d’ailleurs lui-même à la veille de son élection : j’aimais davantage la politique que
maintenant que je suis aux portes de l’Élysée 108.
Voilà sans doute pourquoi si le verbe est confus, l’action l’est tout autant. On a du mal à comprendre la ligne de la politique sarkozienne, de déclarations à l’emporte-pièce en reculades à peine
niées : l’absence d’un verbe cohérent et d’une réflexion aboutie en sont de toute évidence la cause. C’est, à sa décharge, la tare de toute sa génération, il n’est qu’à voir la vacuité du
discours et de la pensée de celles et ceux qui lui disputèrent la place au printemps 2007. La pensée faisant défaut, elle est tombée dans le travers de la bougeotte prise pour de l’action. Albert
Camus dénonçait Alfred Rosenberg qui écrivait que la vie, c’est « le style d’une colonne en marche, et peu importe vers quelle destination et pour quelle fin cette colonne est en marche ». Et
Camus poursuivait : «L’action n’est plus qu’un calcul en fonction des résultats, non des principes. Elle se confond avec un mouvement perpétuel. […] On entre alors en mensonge et en violence
comme on entre en religion, et du même mouvement pathétique 109. » C’est le risque que court Nicolas Sarkozy.
Mais il a choisi sa politique sur catalogue, et son choix s’est porté sur la page « Amérique ». Il fait donc la politique qu’il ferait s’il était américain. Cette identification lui permet-elle
de se fixer un but imposé, de canaliser ce débordement d’action et de lui donner un cadre pour agir ? Faire par imitation ce que ferait à sa place un Américain, n’est-ce pas se forcer à avoir une
ligne de conduite ?
N’est-ce pas aussi faire correspondre son vouloir à quelque chose de déjà défini, écrit, et réalisé ailleurs, pour ne pas avoir à réfléchir à ce que l’on veut faire, tout en masquant aux autres
une nature qu’on se refuse soi-même à connaître ? Commentant sur le Net son entretien avec le futur président, Michel Onfray se disait consterné que son interlocuteur rejette catégoriquement le
précepte de Socrate. « Je voyais là, dans le regard devenu calme du fauve épuisé par sa violence, un vide d’homme perdu qui, hors politique, se défie des questions car il redoute les réponses, et
qui, dès qu’il sort de son savoir-faire politicien, craint les interrogations existentielles et philosophiques car il appréhende ce qu’elles pourraient lui découvrir de lui, qui court tout le
temps pour n’avoir pas à s’arrêter sur lui-même 110. » Le ralliement à un modèle rigide et normé comme l’est la société américaine, de
cette rigidité mentale et morale héritée des Puritains, sert de repère et de phare à un homme qui se cherche. Son rapport à l’autorité est à cet égard très révélateur. Il se vante de croire « en
la transgression. [Mais] pour transgresser, il faut qu’il y ait de l’autorité, des lois. L’intérêt de la règle, de la limite, de la norme, c’est justement qu’elles permettent la transgression.
Sans règles, pas de transgression. Donc, pas de liberté. Car la liberté, c’est transgresser 111».
Si l’on débarrasse cette déclaration de ses aphorismes faussement pascaliens, on voit qu’elle ne nous parle pas de la liberté mais de la contrainte, pas de la transgression mais de la norme. Pour
son auteur, la règle est l’autorité ; la liberté est l’exception, sa définition est en creux, en négatif par rapport à l’autorité. Le modèle panoptique américain lui convient parfaitement.
Sarkozy, c’est notre Desperate President, notre Thelma et Louise. Réalise-t-il qu’en France où c’est la liberté qui est la règle, il est un homme plus libre qu’il ne le sera jamais aux
États-Unis ? Il flatte les Américains en leur disant que chez eux on peut tout faire : c’est faux. «Aux États-Unis, écrivait déjà Tocqueville, on n’a point prétendu que l’homme eût le droit de
tout faire ; on lui a au contraire imposé des obligations sociales plus variées qu’ailleurs. » Sarko l’Américain n’y serait pas libre car la vraie transgression y est rare, toujours récupérée ou
ostracisée. Rien que ses déboires conjugaux l’auraient discrédité depuis longtemps, et lui auraient interdit tout espoir de carrière politique.
Libre en France de se composer un rôle de garçon-vacher en chemise à carreaux, Rollex et Ray Ban, il se ment lorsqu’il dit : « Moi-même, j’ai créé mon personnage en transgressant
certaines règles de la pensée unique 112. » C’est encore faux : il est au contraire un pur produit de la pensée unique néolibérale des
années quatre-vingt. Sa prétendue rupture avec un vieux fond d’antiaméricanisme qu’il juge franchouillard mais qu’il ne cesse de taxer d’élitaire, et par laquelle il croit se singulariser et se
détacher du lot, n’a fait que le réintégrer dans le moule d’une élite majoritairement atlantiste, mondialiste et bien pensante. C’est-à-dire qui fonctionne dans un mode de pensée fermé.
Lui-même ne sait plus trop où il habite : les Français aiment-ils tous comme lui l’Amérique, ou bien est-il sur cette question en rupture avec eux ? C’est un comportement qui frise la
schizophrénie. Il a beau répéter encore et encore que son amitié avec les Américains ne l’empêche pas de leur dire les choses comme elles sont, on l’a surpris lors de son déplacement à l’ONU en
septembre 2007 contraint d’agir une nouvelle fois comme l’étiquette le lui imposait, et de flatter ceux à qui il veut tant ressembler. Or dans la même enceinte quatre ans plus tôt, l’ancien
lieutenant en Algérie Jacques Chirac était venu, sans doute pour la seule fois de sa vie, parler de « sa » guerre et annoncer aux Américains l’échec inéluctable de leur occupation en Irak. La
vraie transgression aurait été pour Nicolas Sarkozy d’avertir à son tour ces mêmes Américains qu’une guerre contre l’Iran se terminera mal pour eux, pas de les devancer et de cautionner une
nouvelle fois leurs délires messianiques. Y sera t-il finalement contraint, lorsque le seul choix qu’ils nous laisseront sera de se jeter dans le vide avec eux ou de les abandonner sur le bord de
la falaise? Nul ne sait ce que sera sa position ce jour-là ; il n’en sait rien lui-même. Il est encore perdu quelque part au milieu de l’atlantisme.
Jean-Philippe Immarigeon, Sarko l’Américain, Bourin Editeur 2007 ©
105. Débat entre Nicolas Sarkozy et Michel Onfray, «Confidences entre ennemis », Philosophie magazine, n° 8, avril 2007.
106. Yasmina Reza, L’aube le soir ou la nuit, Flammarion, 2007.
107. Ibid.
108. Sarkozy, in Philosophie magazine, op. cit.
109. Albert Camus, L’Homme révolté, Gallimard, 1951.
110. Michel Onfray, « Le cerveau d’un homme de droite », article mis en ligne le 3 avril 2007. (http://michelonfray.blogs.nouvelobs.com)
111. Sarkozy, op. cit.
112. Ibid.